Chapitre 1 / 19 · 5 min de lecture
La Trahison de Kipushi
Simba, un imposant croisement de Saint-Bernard et de berger, régnait en maître absolu sur le vaste Domaine du Juge Kalonji. Ses quatre années d'existence n'avaient été qu'une succession de jours ensoleillés, rythmés par le confort et l'admiration. Né et élevé dans cette opulence verdoyante de la Vallée agricole du Haut-Katanga, il arpentait les allées de gravier avec une dignité royale, le poitrail bombé et la queue haute. Le monde, à ses yeux, se résumait aux limites de cette propriété où l'herbe était toujours verte et l'affection des humains, sans limite.
Il était le gardien vénéré, le compagnon fidèle. Le matin, il accompagnait Mama Mollie dans ses promenades sereines, veillant sur elle d'un œil vigilant. L'après-midi, il se prélassait aux pieds d'Alice, absorbée dans ses lectures à l'ombre des flamboyants. Le soir, il s'étendait devant la cheminée crépitante du Juge Kalonji, écoutant d'un air grave les conversations des adultes, persuadé d'en saisir chaque nuance. Les autres chiens du domaine, des terriers vifs et bruyants ou des petits chiens de salon apeurés, ne représentaient que de lointains sujets dans son royaume. Simba était le roi, et son règne était bienveillant, juste, et surtout, inébranlable.
Ce jour-là, comme tant d'autres, il somnolait sous le porche de la grande maison, le soleil caressant sa fourrure épaisse. Il ignorait tout des murmures du monde extérieur, des rumeurs de cobalt et de fortune qui agitaient Lubumbashi, ni des transactions obscures qui s'opéraient dans les recoins de la ville. Il ignorait surtout que son univers allait basculer avant même que la lune ne se lève.
Manu, le jardinier, était un homme d'une trentaine d'années, au sourire facile et aux mains habiles. Il était apprécié du Juge Kalonji et de toute la maisonnée. Personne ne se doutait que derrière cette façade de dévouement se cachait l'ombre grandissante d'une dette. Manu avait le malheur d'aimer le jeu, et plus particulièrement les paris clandestins sur les cours du cobalt, qui faisaient et défaisaient les fortunes dans la région. Une mauvaise série l'avait plongé dans un gouffre financier, et la pression de ses créanciers devenait insoutenable. Ses nuits étaient hantées par l'idée de trouver de l'argent, n'importe comment. Et ses yeux s'étaient posés sur Simba.
Simba était un chien de race, d'une force et d'une intelligence rares. Il savait qu'un tel animal valait son pesant d'or pour les compagnies minières qui cherchaient des chiens robustes pour leurs convois vers les gisements isolés du Nord. L'idée le rongeait depuis des semaines, et ce soir-là, désespéré, il décida de franchir le pas.
Alors que le crépuscule enveloppait le domaine d'une douce pénombre, Manu s'approcha de Simba, une laisse dissimulée derrière son dos. « Viens, mon vieux Simba, on va faire un petit tour. » Sa voix, bien que légèrement tendue, était familière et rassurante. Simba, confiant en cet homme qu'il connaissait depuis toujours, se leva paresseusement, remua la queue et suivit Manu sans la moindre méfiance. Le petit tour se prolongea au-delà des limites habituelles du domaine, traversant le verger, puis les champs de maïs, s'enfonçant dans la brousse bordant la vallée près de Kasumbalesa. L'air se rafraîchissait, et une anxiété sourde commença à picoter les sens aiguisés du chien. Mais la confiance était là, ancrée si profondément qu'elle masquait le pressentiment.
Ils marchèrent longtemps, le silence de la nuit n'étant brisé que par le crissement des feuilles sous leurs pas. Finalement, ils arrivèrent à la Gare de triage de Kipushi, une halte ferroviaire secondaire, isolée et silencieuse à cette heure tardive. Une silhouette se tenait dans l'ombre, un homme trapu au visage masqué par l'obscurité. Manu s'approcha de l'inconnu, et des chuchotements s'échangèrent. Puis, dans un geste que Simba ne comprit que trop tard, Manu lui passa une corde autour du cou, juste sous son collier habituel. Simba grogna, manifestant son déplaisir face à cette familiarité inattendue. Ce n'était pas la façon de faire avec lui, le roi du domaine.
Mais la corde se serra. Manu, évitant le regard du chien, tendit l'extrémité de la corde à l'inconnu. Un bruit métallique résonna, celui d'une liasse de billets. Le cœur de Simba rata un battement. Il comprit alors, dans un éclair brutal de lucidité, que Manu ne l'avait pas amené ici pour une promenade. Il venait d'être vendu. Vendu comme un objet, une marchandise, par l'une des mains qui l'avaient caressé. La trahison, froide et inattendue, le frappa de plein fouet.
Un rugissement de fureur monta dans sa gorge. Il se jeta sur l'inconnu, mais la corde le retint brutalement. L'homme, agile et fort, le déséquilibra, le jetant à terre. La corde se resserra encore, coupant sa respiration, brouillant sa vision. Manu, sans un mot, avait déjà disparu dans la nuit. Simba lutta, ses pattes griffant le sol, sa puissante mâchoire claquant dans le vide. Mais la force des deux hommes était supérieure. Une chaîne lourde fut attachée à la corde, puis fixée à son cou, le blessant déjà. Dominé par la force, le souffle court, les yeux injectés de sang, Simba sentit des mains étrangères et rudes se refermer sur lui. Il fut tiré sans ménagement dans l'obscurité d'un entrepôt, une prison improvisée où l'attendait un destin qu'il ne pouvait encore deviner.
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