Chapitre 1 / 30 · 7 min de lecture
Le Masque du Roi
La lourde porte du 221B Ring Road Central céda avec un grincement familier, mais pour Dr. Kofi Mensah, le son portait désormais un écho de nostalgie. Depuis son mariage, les visites à son vieil ami Kwame Asante s'étaient faites rares, et une pointe d'incertitude l'étreignait en pénétrant dans l'antre du détective. L'appartement, autrefois son foyer, gardait son désordre caractéristique – piles de journaux jaunis, fioles étranges et instruments scintillants sous le faisceau d'une lampe à pétrole. Pourtant, une nouvelle couche de poussière semblait s'être déposée, un signe de la léthargie qui rongeait Asante en l'absence de défis intellectuels.
Assis près de la cheminée, le visage plongé dans les flammes, Kwame Asante ne leva pas les yeux. Sa silhouette élancée, habituellement tendue, semblait affaissée. Mensah toussa discrètement. « Asante ? »
Le détective se redressa lentement, ses yeux perçants balayant Mensah de la tête aux pieds. Un sourire ténu étira ses lèvres fines. « Ah, Mensah. Je savais que vous viendriez. Votre routine est d'une prévisibilité presque réconfortante. » Il fit un geste vers un fauteuil usé. « Le mariage vous sied, mon cher ami. Vous avez pris, je dirais, trois kilos et demi depuis notre dernière rencontre. »
Mensah, surpris, s'installa. « Trois seulement ! Et comment… »
« Et vous avez repris votre pratique. Je vois la marque de nitrate d'argent sur votre index droit et la légère protubérance sous votre chapeau, là où vous cachez votre stéthoscope. De plus, j'ai l'impression que votre nouvelle domestique est plutôt maladroite. »
Mensah éclata de rire, secouant la tête. « Asante, vous êtes incorrigible ! Comment diable avez-vous deviné pour la domestique ? Ma femme, Akosua, est à bout de nerfs avec elle. »
Kwame Asante se frotta les mains, un éclair d'amusement dans le regard. « La boue séchée sur votre chaussure gauche, là où la lumière de la cheminée la frappe, porte six entailles presque parallèles. Un nettoyage trop zélé, effectué par quelqu'un qui n'a pas l'habitude de manier la brosse. Je vous ai déjà dit, mon cher Mensah, vous voyez, mais vous n'observez pas. »
Un soupir d'ennui échappa ensuite à Asante. « La vie est bien terne sans énigmes. Ces derniers temps, j'ai l'impression d'être un moteur de Rolls-Royce au ralenti. L'affaire de Lagos était intéressante, certes, mais la haute diplomatie togolaise me manque. » Il attrapa une feuille de papier posée sur la table basse et la tendit à Mensah. « Mais voici qui pourrait rompre la monotonie. Lisez-moi ceci, mon cher. Il est arrivé par la dernière poste. »
Mensah prit le papier, épais et d'une étrange teinte rosée. Il lut à voix haute :
« Un gentleman vous rendra visite ce soir, à dix-neuf heures quarante-cinq. Il souhaite vous consulter sur une affaire de la plus haute importance. Vos récents services rendus à l'une des maisons royales de notre continent ont prouvé que l'on peut vous confier en toute sécurité des questions dont l'importance ne saurait être exagérée. Cette réputation nous est parvenue de toutes parts. Soyez donc dans votre appartement à cette heure, et ne vous formalisez pas si votre visiteur porte un masque. »
« Un masque ! » s'exclama Mensah, intrigué. « Qu'en déduisez-vous, Asante ? »
« Pas de données, pas de théories, mon cher Mensah. C'est une erreur fondamentale que de spéculer sans faits. Mais la note elle-même… » Asante prit le papier, le tint à la lumière. « Remarquez la qualité, Mensah. Ce n'est pas du papier local. Tenez-le. »
Mensah le fit, et vit un filigrane discret : un grand « K » avec un petit « u », un « P » et un grand « G » avec un petit « t » entrelacés. « Le nom du fabricant ? »
« Pas tout à fait. Le ‘G’ avec le petit ‘t’ signifie ‘Gesellschaft’, qui est l'allemand pour ‘Compagnie’. Le ‘P’ pour ‘Papier’. Quant au ‘Ku’, c'est le signe distinctif d'une papeterie près de Kumasi, dans la région Ashanti, réputée pour sa production artisanale. Et la construction de la phrase, “Cette réputation nous est parvenue de toutes parts reçue”, est typique d'une influence germanique. Notre visiteur est donc probablement d'origine Ashanti et a voyagé, ou a des liens avec des cercles où l'allemand est pratiqué. »
À peine Asante avait-il fini de parler qu'un bruit de roues de voiture s'arrêta brusquement devant l'immeuble. Puis, la sonnette retentit, forte et impérieuse. Asante se leva, un sourire de chasseur aux lèvres. « Il est pile à l'heure. Et à en juger par le son, un véhicule de luxe. Préparez-vous, Mensah, l'argent est au rendez-vous. »
Un pas lourd et mesuré résonna dans l'escalier, puis dans le couloir, avant de s'arrêter devant leur porte. Un coup sec et autoritaire suivit. « Entrez ! » lança Asante.
L'homme qui entra était d'une stature impressionnante, facilement plus d'un mètre quatre-vingt-dix, avec une carrure herculéenne. Ses vêtements, d'une richesse ostentatoire, auraient pu paraître de mauvais goût dans d'autres circonstances : un manteau bleu nuit aux larges revers brodés de motifs traditionnels en fil d'or, une cape doublée de soie cramoisie, retenue par une broche éblouissante. Mais c'est le masque noir, un vizard qui couvrait la partie supérieure de son visage jusqu'aux pommettes, qui attira le plus l'attention. Sa main était encore levée, comme s'il venait juste de l'ajuster.
Asante fit un geste de la main. « Asseyez-vous, monsieur. Mon ami, Dr. Mensah, est mon confident et mon associé. Vous pouvez parler librement en sa présence. »
Le visiteur s'assit, mais garda le silence. Un long moment s'écoula, l'air lourd de tension. Asante, d'une voix calme mais ferme, rompit le mutisme. « Monsieur, votre masque, bien qu'il protège votre incognito, entrave la communication. Si vous souhaitez mon aide, je dois connaître la nature exacte de mon client. »
L'homme hésita, puis, d'un geste délibéré, il retira son masque. Mensah retint son souffle. Le visage révélé était celui de Nana Kwame Ampofo, l'un des chefs traditionnels les plus influents du royaume Ashanti, dont l'imminente union avec une princesse d'un clan rival était sur toutes les lèvres.
« Nana Kwame Ampofo ! » s'exclama Mensah, stupéfait. L'honneur d'un tel homme était au-dessus de tout soupçon.
Le chef traditionnel hocha la tête, le visage marqué par l'anxiété. « Je viens à vous, Maître Asante, car mon honneur est en jeu. Mon mariage est menacé. Une femme… une femme dont le nom est Adjoa Boateng, détient une photographie. Une photographie qui, si elle était rendue publique, détruirait non seulement mon union, mais ternirait également la réputation de ma lignée et celle du royaume tout entier. » Sa voix se fit plus pressante, empreinte d'une urgence désespérée. « Je dois récupérer cette photographie avant samedi. Sans elle, je suis perdu. »
Asante, soudainement sorti de sa torpeur, se pencha en avant, les yeux brillants d'intérêt. L'ennui s'était envolé. Une affaire digne de lui, impliquant un homme puissant, une femme énigmatique et une menace existentielle. Nana Kwame Ampofo, les mains tremblantes, regarda le détective avec un mélange d'espoir et de détresse. « Je vous confie mon destin, Maître Asante. Le temps presse. »
Le chef, visiblement soulagé d'avoir enfin partagé son fardeau, se leva, prêt à partir. L'urgence de la situation planait désormais lourdement dans l'air. Asante se leva aussi, un sourire énigmatique aux lèvres. « Rassurez-vous, Nana. L'affaire est acceptée. »
Alors que Nana Kwame Ampofo s'apprêtait à franchir le seuil, laissant derrière lui une énigme aussi complexe que dangereuse, Mensah ne put s'empêcher de frissonner. Il sentait que cette affaire, qui venait de jeter une ombre sur le prestige d'un chef Ashanti, allait les plonger dans un monde d'intrigues où les apparences étaient trompeuses et où la réputation valait plus que l'or.
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