Chapitre 1 / 5
Le retour de Malik
Malik s’arrêta devant la grande porte de la prison centrale de N’Kora City.
Pendant quelques secondes, il ne bougea pas.
Devant lui, la route vibrait sous le soleil.
Derrière lui, les murs gris restaient silencieux.
Trois ans.
Trois longues années.
Puis Malik leva les yeux vers le ciel.
— Enfin dehors...
Sa voix était basse.
Presque étrangère.
Il inspira profondément.
L’air avait un goût différent lorsqu’on était libre.
Pendant trois ans, il avait respiré l’humidité des cellules, la rouille des portes, la poussière des couloirs et la fatigue des hommes enfermés avec lui.
Mais ce matin-là, le vent passait librement sur son visage.
Alors il cria.
Un cri brut.
Un cri de colère, de soulagement et de douleur.
Puis il ajusta son vieux sac sur son épaule et prit la direction de la maison.
C’est à ce moment-là que l’inquiétude revint.
Ses parents.
Pendant ses trois années de prison, ils n’étaient jamais venus le voir.
Pas une seule fois.
Malik avait essayé de se trouver des explications.
Peut-être qu’ils n’avaient pas les moyens.
Peut-être qu’ils étaient malades.
Peut-être que quelque chose était arrivé.
Mais plus il approchait de la maison, plus son cœur devenait lourd.
Sa main se referma sur la bague qu’il portait.
Une vieille bague de bronze.
Lourde.
Étrange.
Sur le métal n’était gravé ni dragon ni créature inconnue.
Il y avait un symbole ancien.
Un cercle ouvert, traversé par trois lignes.
Le signe des Anciens.
Un sceau que Malik avait appris à reconnaître.
La bague lui avait été donnée quelques heures plus tôt par Vieux Balla.
C’est ainsi que les détenus appelaient l’homme qui avait partagé sa cellule.
Personne ne connaissait son véritable nom.
Pour la plupart des prisonniers, Vieux Balla était simplement un vieillard devenu fou.
Il parlait des Anciens.
Des lignées oubliées.
Des gardiens de savoirs disparus.
Des guérisseurs capables de voir ce que les yeux ordinaires ne voyaient pas.
Il parlait aussi du souffle.
De cette force qui traversait chaque être vivant.
Les détenus riaient de lui.
Malik, lui, l’écoutait.
Au début, seulement pour passer le temps.
Puis parce qu’il avait compris quelque chose.
Le vieil homme n’inventait pas tout.
Chaque matin, Vieux Balla lui demandait de rester immobile.
De respirer lentement.
D’écouter les battements de son propre cœur.
Ensuite, il lui apprenait des mouvements précis.
Des gestes simples.
Mais aucun geste n’était inutile.
Puis vinrent les plantes.
Les blessures.
Les douleurs.
Les signes du corps.
Malik ne savait pas vraiment pourquoi il apprenait tout cela.
Il était prisonnier.
Il avait du temps.
Alors il apprenait.
Trois ans plus tard, il savait se défendre.
Il savait reconnaître certaines plantes.
Il savait calmer une douleur.
Et parfois, dans le silence de la nuit, il ressentait dans son corps quelque chose qu’il n’arrivait toujours pas à expliquer.
Le jour de sa libération, Vieux Balla lui avait placé la bague dans la main.
— Garde-la.
Malik avait baissé les yeux vers le symbole.
— Qu’est-ce que c’est ?
Le vieil homme avait souri.
— Une porte.
— Une porte vers quoi ?
— Tu le découvriras.
Puis Vieux Balla lui avait donné une date.
— Le quinze juillet, va sur l’île de Kassa.
Malik avait froncé les sourcils.
— Kassa ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Le vieil homme avait fermé les yeux.
— Quand tu arriveras, montre cette bague.
— À qui ?
— À ceux qui savent encore lire les signes.
Malik avait attendu une autre réponse.
Elle n’était jamais venue.
— Et après ?
Vieux Balla avait ouvert les yeux.
Son regard avait changé.
Pour la première fois, Malik n’y avait vu ni amusement ni folie.
Seulement une gravité profonde.
— Après, tu comprendras que ta sortie de prison n’était pas la fin de ton histoire.
C’était le début.
Il restait encore plusieurs mois avant le quinze juillet.
Malik avait décidé de ne plus y penser.
Mais il avait gardé la bague.
Parce qu’au fond de lui, une chose était certaine.
Vieux Balla lui avait réellement appris quelque chose.
Et ce genre de vérité ne s’efface pas facilement.
Malik finit par arriver devant sa maison.
Il s’arrêta.
Le bâtiment semblait plus vieux que dans ses souvenirs.
La peinture s’était écaillée.
La cour était presque vide.
La porte portait les traces du temps.
Pendant quelques secondes, Malik resta immobile.
Trois ans plus tôt, il avait quitté cette maison en laissant ses parents derrière lui.
Et il savait exactement pourquoi.
La colère remonta dans sa poitrine.
Trois ans auparavant, il avait déjà commencé à parler de mariage avec Aïcha.
Ils s’étaient rencontrés pendant leurs études.
Ils avaient fait des projets.
Une vie simple.
Une maison.
Un avenir.
Puis, un soir, tout avait basculé.
Malik raccompagnait Aïcha lorsqu’ils avaient croisé Kevin.
Dans N’Kora City, tout le monde connaissait Kevin.
Fils d’une famille riche.
Protégé par des relations.
Habitué à obtenir ce qu’il voulait.
Ce soir-là, Kevin avait trop bu.
Quand il avait vu Aïcha, il s’était approché avec un sourire que Malik n’avait jamais oublié.
Puis il avait posé les mains sur elle.
Aïcha avait reculé.
Malik s’était interposé.
Kevin avait ri.
Pour lui, Malik n’était personne.
Mais Malik avait vu la peur dans les yeux d’Aïcha.
Et quelque chose s’était brisé en lui.
Il avait attrapé une brique.
Un seul coup.
Brutal.
Direct.
Kevin s’était effondré.
Le sang avait coulé.
Ensuite, tout était allé très vite.
La police.
Les témoins.
Les avocats.
L’argent.
Les relations.
Et Malik.
Malik avait perdu.
Il avait été condamné à trois ans de prison.
Trois années.
Il venait seulement de les terminer.
Devant la porte de la maison, il hésita longtemps.
Puis il leva la main.
Toc.
Toc.
Une voix répondit de l’intérieur.
— Qui est là ?
La porte s’ouvrit lentement.
Une vieille femme apparut.
Malik sentit immédiatement son corps se figer.
Ses cheveux étaient devenus entièrement blancs.
Son dos était courbé.
Une main cherchait son chemin devant elle.
— Qui est là ? demanda-t-elle encore.
Malik ne répondit pas.
Il regarda ses yeux.
Ils étaient ouverts.
Mais ils ne voyaient pas.
Son cœur se serra.
Non.
Ce n’était pas possible.
Trois ans plus tôt, sa mère était en bonne santé.
Elle riait.
Elle travaillait.
Elle le grondait lorsqu’il rentrait trop tard.
Et maintenant...
— Maman ?
Le mot sortit difficilement.
La femme releva la tête.
— Malik ?
Ses mains tremblèrent.
Il s’approcha.
— Maman... c’est moi.
— Malik ?
Il attrapa doucement ses épaules.
— Oui. C’est moi.
Alors elle leva les mains vers son visage.
Ses doigts parcoururent ses joues.
Son front.
Son menton.
Comme si elle essayait de retrouver le visage de son fils à travers ses souvenirs.
Puis elle éclata en sanglots.
— Malik...
Il la serra contre lui.
Mais une question brûlait déjà dans son esprit.
Comment ?
Comment sa mère pouvait-elle être devenue aveugle ?
Pourquoi personne ne lui avait rien dit ?
— Maman... qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle resta silencieuse.
Longtemps.
Puis elle murmura :
— Entre d’abord.
Malik entra.
Et cette fois, il reçut un autre choc.
La maison était presque vide.
Les meubles avaient disparu.
Les pièces semblaient froides.
Silencieuses.
Abandonnées.
Son père avait toujours travaillé.
Ils n’avaient jamais été riches.
Mais ils avaient vécu correctement.
Alors pourquoi leur maison ressemblait-elle maintenant à celle d’une famille ruinée ?
Malik se tourna vers sa mère.
Sa voix devint plus ferme.
— Maman, dis-moi la vérité.
Elle poussa un long soupir.
— Après ton départ...
Elle s’arrêta.
Malik sentit son cœur se serrer.
Dehors, le vent fit bouger la vieille porte.
À son doigt, la bague de bronze sembla soudain plus lourde.
Et Malik comprit une chose.
Les trois années qu’il venait de perdre derrière les murs de la prison n’étaient peut-être que le commencement.
Le vrai combat venait de commencer.
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