Chapitre 2 / 5
Le prix de la trahison
— Aïcha… mariée ?
Malik fixait le mur comme si le mur pouvait répondre.
Sa mère avait parlé longtemps. La maison vidée meuble par meuble. Les économies comptées pièce par pièce. Et cette phrase qui tournait dans sa tête sans trouver de place :
Aïcha allait épouser un autre homme.
— Le jour où on t’a emmené, murmura sa mère, elle a juré qu’elle t’attendrait.
Malik secoua la tête.
La famille d’Aïcha était-elle vraiment comme ça ?
Il n’arrivait pas à y croire.
Pendant trois ans, dans sa cellule, il avait tenu grâce à une seule image : Aïcha, debout devant le tribunal, les yeux rouges, qui articulait sans un son : « Je t’attendrai. »
Il lui avait écrit. Douze lettres la première année. Sept la deuxième.
Aucune réponse n’était jamais venue.
Il s’était dit que les lettres se perdaient. Que quelqu’un les interceptait. N’importe quoi, plutôt que l’autre explication.
Il décida d’aller la trouver. Ce jour même. Et d’entendre la vérité de sa bouche.
C’est alors qu’on frappa à la porte.
Si fort que le vieux battant faillit sortir de ses gonds.
Sa mère se figea.
Elle ne voyait plus. Mais elle reconnaissait cette façon de frapper entre mille.
— Maman… qui est-ce ?
— Ce n’est rien. Rentre dans la chambre. Et n’en sors pas, tu m’entends ?
Elle le poussa à l’intérieur, puis longea le mur du bout des doigts jusqu’à la porte.
Un homme au crâne rasé entra sans attendre. Derrière lui, quatre gaillards couverts de tatouages se déployèrent dans la cour comme chez eux.
— Alors, la vieille. L’argent du mois est prêt ?
— Le Chauve… tout est prêt, tout est prêt…
Elle hocha la tête plusieurs fois, se pencha vers un coin de la pièce et en tira un sac de tissu qu’elle connaissait par cœur.
Dehors, des voisins s’étaient rassemblés à distance.
— Chaque mois ils viennent se servir. Chaque mois !
— Il n’y a plus de loi dans ce quartier ou quoi ?
— Chut. Parle moins fort. Ce sont les hommes de la famille de Kevin.
Personne n’osa faire un pas de plus.
Dans la chambre, par l’entrebâillement, Malik observait sa mère.
Elle s’était inclinée avant même que l’homme ne parle. Le dos courbé au bon angle. Le sourire au bon endroit. Des gestes répétés tant de fois qu’ils étaient devenus des habitudes.
Combien de mois ? Combien de fois s’était-elle inclinée ainsi, aveugle, devant des hommes qu’elle ne pouvait même pas voir ?
Quelque chose de très froid commença à se déplier dans la poitrine de Malik.
Le Chauve arracha le sac des mains de la vieille femme et l’ouvrit.
— C’est quoi, ce bazar ?
Il retourna le sac d’un coup sec. Des billets usés s’éparpillèrent sur le sol. Des petites coupures. Des pièces. Toute une vie comptée en monnaie fatiguée.
— Et ça, ça vaudrait cent mille francs ?
— Le Chauve, il y a le compte, exactement. On a tout recompté. Tu peux vérifier…
— Vérifier ? J’ai pas que ça à faire.
Son pied partit. La vieille femme s’effondra dans la poussière.
— La prochaine fois, tu me donnes des gros billets.
— Maman !
Malik jaillit de la chambre. Il releva sa mère, doucement, puis se tourna vers les hommes.
Son regard les balaya un par un.
Un froid étrange traversa la cour.
Les quatre gaillards, qui riaient encore une seconde plus tôt, sentirent leurs nuques se raidir sans comprendre pourquoi.
— Malik ! Qui t’a dit de sortir ? Rentre, je t’en supplie !
Sa mère s’accrochait à son bras, les mains tremblantes.
— Maman. Je suis là maintenant. Assieds-toi.
Il l’installa sur un tabouret, se redressa, et fit face au Chauve.
Le Chauve le dévisagea, puis ricana.
— Mais c’est qu’on se connaît. Le type à la brique. Trois ans de prison pour avoir fracassé Kevin. Déjà dehors, toi ?
Ses hommes s’esclaffèrent.
— Tu tombes bien, en fait. C’est aujourd’hui que ta fiancée épouse Kevin. Au Palace de N’Kora. Le plus bel hôtel de la ville. Tu ne veux pas aller voir ça, toi, l’ex ?
Malik fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
— Je te le dis, moi. La femme pour qui tu as fait trois ans de prison épouse Kevin aujourd’hui. Tout N’Kora City y sera. Sauf toi.
Les rires redoublèrent.
Derrière Malik, sa mère tremblait. De honte. De colère. Son fils était allé en prison pour Aïcha — et Aïcha épousait l’homme qui l’y avait envoyé.
Malik baissa lentement la tête.
Quand il la releva, ses yeux avaient changé.
— Agenouillez-vous. Demandez pardon à ma mère. Et peut-être que je vous laisserai repartir.
Sa voix était calme.
Trop calme.
La température de la cour sembla chuter d’un coup, et les rires s’éteignirent net.
Dehors, un voisin recula sans savoir pourquoi.
Un des tatoués chercha des yeux la sortie.
Seule la mère de Malik ne voyait pas ce que tous voyaient. Elle tendit la main vers son fils, rencontra le vide, et son inquiétude grandit encore.
— Malik… qu’est-ce qui se passe ? Parle-moi…
Malik ne répondit pas. Il ne quittait pas le Chauve des yeux.
Le Chauve mit une seconde à comprendre ce qu’il venait d’entendre.
— Qu’est-ce que tu as dit, toi ? Que je m’agenouille ?
Il arma son poing.
Face à lui, Malik paraissait mince. Léger. Un seul coup devait suffire à le coucher dans la poussière, à côté de sa mère.
Le poing fendit l’air.
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