Chapitre 1 / 5
La Grande Salle
Le 6 janvier 1482, Paris s’éveilla au son de toutes ses cloches.
Ce jour-là, la ville fêtait deux choses à la fois : la Fête des Rois et la Fête des Fous. Double fête, double foule, double vacarme.
Dès le matin, les rues se déversèrent vers le Palais de Justice. On y promettait un grand spectacle : une pièce de théâtre — un « mystère », comme on disait alors — et, le soir venu, l’élection du Pape des Fous, le concours le plus fou de l’année.
La Grande Salle du Palais était réputée la plus vaste du monde. Ce matin-là, elle parut soudain trop petite.
Des milliers de personnes s’y écrasaient. On grimpait sur les bancs. On s’asseyait sur les épaules des statues. On se pendait aux rebords des fenêtres pour voir quelque chose — n’importe quoi.
Au fond de la salle, sur une estrade de bois, une grande table de marbre attendait les comédiens.
Et près de cette estrade, un homme maigre, vêtu d’un habit noir usé jusqu’à la corde, rongeait son inquiétude.
Il s’appelait Pierre Gringoire.
Poète. Auteur. Inconnu.
La pièce qu’on allait jouer, c’était la sienne. Il y avait mis des mois de travail, toutes ses nuits, et ses derniers espoirs d’une vie meilleure.
— Aujourd’hui, murmurait-il, Paris va enfin entendre mon œuvre.
Mais Paris, pour l’instant, n’écoutait rien.
La foule s’amusait de tout : d’un chapeau ridicule, d’un bourgeois bousculé, d’un étudiant qui criait des insolences depuis le rebord d’un pilier. Chaque minute d’attente rendait la salle plus bruyante, plus moqueuse, plus dangereuse.
Car on attendait aussi d’autres invités.
Un cardinal, disait-on. Et des ambassadeurs venus des Flandres, tout au nord, pour négocier un grand mariage. Des gens importants. Des gens en retard.
— La pièce ! criaient les uns.
— Les Flamands ! criaient les autres.
— Le Pape des Fous ! hurlaient les derniers.
Gringoire regardait cette marée humaine et sentait son cœur se serrer.
Il avait imaginé un public attentif, suspendu à ses vers.
Il découvrait une tempête.
Midi sonna enfin. La foule gronda de plus belle : rien n’avait commencé.
Gringoire prit alors la plus grande décision de sa journée — il fit signe aux comédiens.
Tant pis pour les invités de marque.
Le spectacle allait commencer.
Il ne le savait pas encore, mais cette journée du 6 janvier n’allait pas seulement décider du sort de sa pièce.
Elle allait changer sa vie tout entière.
CHAPITRE SUIVANT
Chapitre 2 — Pierre Gringoire →