Chapitre 2 / 5
Pierre Gringoire
Les comédiens s’avancèrent sur l’estrade, et un miracle se produisit : la salle se tut.
Presque.
La pièce de Gringoire commença. Quatre personnages en costumes brodés déclamaient de beaux vers sur le royaume, la noblesse, le commerce et le travail. C’était solennel. C’était appliqué.
C’était, pour cette foule surchauffée, terriblement long.
Gringoire, lui, buvait chaque mot. Collé contre un pilier, il remuait les lèvres en même temps que les acteurs. Chaque vers était son enfant.
— Quel beau début, souffla-t-il. Écoutez… écoutez !
Autour de lui, on écoutait de moins en moins.
Un voisin bâillait. Un autre commentait le costume d’un comédien. Deux étudiants pariaient sur l’heure d’arrivée du cardinal. Le brouhaha remontait, vague après vague, comme une marée qu’aucune digue ne pouvait retenir.
Gringoire serrait les poings.
— C’est ma pièce, se répétait-il. Ils vont comprendre. Ils vont aimer.
Il tenta même de lancer les applaudissements à la fin d’une tirade. Quelques mains suivirent, par politesse. Puis le bruit reprit ses droits.
Et soudain, un huissier parut à la porte dorée du fond, et sa voix éclata comme un coup de canon :
— Son Éminence le cardinal de Bourbon !
En un instant, la pièce mourut.
Mille têtes se tournèrent vers la porte. Les comédiens continuaient à réciter, mais leurs vers tombaient dans le vide. La foule n’avait plus d’yeux que pour le cortège rouge et or qui s’avançait.
— Continuez ! supplia Gringoire. Continuez donc !
Personne ne l’entendit.
Il avait rêvé de ce jour comme du jour de sa gloire. Il découvrait une leçon amère : on peut écrire l’histoire, choisir chaque mot, régler chaque scène — et perdre son public en une seconde, pour un habit rouge qui passe une porte.
Gringoire regarda sa pièce agoniser sur l’estrade.
Il avait écrit l’histoire.
Mais il ne contrôlait plus rien.
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