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Chapitre 2/12

Chapitre 2 / 12 · 6 min de lecture

La Mare des Larmes et la Souris des Confidences

Le gâteau « MANGEZ-MOI » avait tenu sa promesse, mais pas de la manière espérée. Au lieu de la ramener à une taille raisonnable, Alice de Kalunda sentit son corps s’étirer, s’allonger, comme un baobab en pleine croissance sous la pluie sahélienne. Ses membres s’allongeaient de manière grotesque, ses vêtements tiraient aux coutures, et le Couloir aux Mille Portes, si vaste un instant auparavant, se transforma en une boîte étroite et oppressante. Elle tentait de se redresser, mais sa tête heurta violemment le plafond, un bruit sourd résonnant dans le hall.

« Ah, c’est ça, l’effet ! » murmura-t-elle, la voix étouffée par l’espace. Elle avait désormais dépassé les trois mètres, ses pieds lointains et minuscules, comme appartenant à une autre personne. « Adieu, mes pauvres pieds ! Qui donc vous mettra vos sandales et vos perles maintenant ? Je suis bien trop loin pour m’en soucier. » La frustration l’envahit. Encore une fois, la même porte du Jardin Éclatant de Mbanza-Ndoto semblait hors de portée. Elle était trop grande pour passer, trop grande même pour jeter un œil par l’ouverture. Elle s’affaissa, aussi confortablement que le permettait sa taille démesurée, et les larmes, chaudes et abondantes, commencèrent à couler.

Elle pleura de dépit, pleura de solitude, pleura d’impuissance. Les larmes roulaient sur ses joues, tombaient sur le sol et s’accumulaient, formant une mare salée qui s’étendait rapidement autour d’elle. Bientôt, le couloir fut inondé sur une bonne dizaine de centimètres, un océan miniature né de son chagrin. Au milieu de ce déluge, elle entendit soudain un bruit de pas précipités, un galop affolé qui résonnait sur les dalles non encore submergées.

C’était Le Lièvre Blanc, plus anxieux que jamais, qui revenait en courant. Il portait des gants en peau de chèvre et un grand éventail de palmier tressé. Ses moustaches frémissaient, et il marmonnait : « Oh, la Grande Dame ! La Grande Dame ! Qu’elle sera furieuse si je la fais attendre ! » Il ne l’avait visiblement pas vue. Mais alors qu’il approchait, son regard tomba sur l’immense Alice, recroquevillée et trempée. Un cri perçant lui échappa. De terreur pure, Le Lièvre Blanc laissa tomber ses gants et son éventail, et s’enfuit à toute vitesse dans l’obscurité du couloir, disparaissant sans un regard en arrière.

Alice, surprise par sa réaction, ramassa l’éventail et les gants. L’air était lourd, moite à cause de ses larmes, et elle commença à s’éventer machinalement. Aussitôt, une sensation étrange la traversa. Elle se sentait rapetisser, de nouveau ! L’éventail du Lièvre Blanc était magique ! Elle perdait de la taille à une vitesse alarmante, comme si elle fondait sous le soleil. Ses pieds, un instant lointains, se rapprochaient, puis ses genoux, et bientôt elle n’était pas plus haute que la table de verre. Paniquée à l’idée de disparaître complètement, elle jeta l’éventail de toutes ses forces. Elle s’arrêta juste à temps, retrouvant une taille d’environ soixante centimètres.

« Ouf ! » soupira-t-elle, soulagée d’être encore là. « Maintenant, le jardin ! » Elle courut vers la petite porte, mais l’espoir s’éteignit aussitôt. La clé dorée était toujours sur la table, bien trop haute pour elle. Elle était tombée dans le même piège, mais dans l’autre sens ! La déception fut si amère que, dans sa hâte, elle glissa sur le bord de sa propre Mare des Larmes. Splash ! Elle tomba à l’eau, submergée jusqu’au cou par le liquide salé de son chagrin. « C’est bien fait pour moi, » pensa-t-elle en nageant. « Être noyée dans ses propres larmes, quelle curieuse fin ! »

Alors qu’elle cherchait son chemin dans cette étendue inattendue, elle aperçut une petite forme sombre qui barbotait à quelques pas d’elle. C’était La Souris des Larmes, visiblement aussi effrayée et trempée qu’elle. Alice, se souvenant de ses leçons d’un monde lointain, tenta une approche polie. « Oh, Souris, connaissez-vous le chemin pour sortir d’ici ? Je suis si fatiguée de nager. » La Souris la regarda avec méfiance, sans répondre. « Peut-être ne comprend-elle pas le français, » songea Alice. « Et si c’était une souris locale ? » Elle essaya une phrase qu’elle avait entendue au village : « Où est ma chatte ? »

À ces mots, La Souris des Larmes fit un bond terrifié et ses poils se hérissèrent. « Oh, pardon ! » s’écria Alice, réalisant son impair. « J’avais oublié que vous n’aimiez pas les chats. » La Souris, tremblante de colère, lui lança : « Vous aimeriez les chats, vous, si vous étiez à ma place ? » Alice, confuse, essaya de s’expliquer : « Eh bien, peut-être pas. Mais vous devriez voir ma Dinah, la chatte d’Alice. Elle est si douce, si affectueuse, elle ronronne si joliment devant le foyer… Et elle attrape si bien les souris… »

« Oh, pardon ! » répéta Alice, car La Souris des Larmes était devenue livide, ses petits yeux noirs injectés de fureur. « Nous n’en parlerons plus, si vous préférez. » La Souris, dont la queue frétillait de rage, répondit : « Nous ? Comme si je pouvais discuter d’un tel sujet ! Ma famille a toujours détesté les chats ! De vulgaires créatures ! Ne prononcez plus jamais ce nom ! » Alice, désespérée de calmer le jeu, tenta une nouvelle tactique. « Êtes-vous… êtes-vous friande… de… de chiens ? » La Souris ne répondit pas, mais s’éloigna à toute vitesse. Alice, se rendant compte de sa bévue, cria après elle : « Chère Souris, revenez ! Nous ne parlerons ni de chats, ni de chiens, si vous n’aimez pas ça ! » La Souris, à contrecœur, fit demi-tour, son visage toujours pâle. « Atteignons la rive, » dit-elle d’une voix tremblante, « et je vous raconterai mon histoire. Alors vous comprendrez pourquoi je déteste les chats et les chiens. »

À ce moment, le bruit des éclaboussures s’intensifia. La Mare des Larmes était devenue une véritable soupe de créatures. L'Oiseau-Sage Dodo, Le Canard du Marigot, Le Jeune Aiglon, Le Perroquet Aîné, et bien d’autres encore, tous aussi trempés et paniqués, nageaient à la dérive. Alice, retrouvant un peu de son aplomb, prit les choses en main. « Suivez-moi ! La rive est par là ! » Et elle guida tout ce petit groupe, nageant à travers ses propres larmes, vers la terre ferme incertaine qui les attendait.

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