Chapitre 2 / 19 · 7 min de lecture
La loi du bâton
L'entrepôt sentait le poisson séché, le gasoil et la peur des bêtes qui y avaient été enfermées avant lui. Simba resta couché sur le ciment froid, la chaîne tendue jusqu'à une poutre, à ressasser le nom de Manu comme une plaie qu'on rouvre sans cesse. Il ne mangea rien. Il ne but rien. Deux jours et deux nuits s'écoulèrent ainsi, ponctués par les aboiements d'autres chiens qu'il ne voyait pas, quelque part derrière des cloisons de tôle. La faim et la rage se mêlèrent en lui jusqu'à devenir une seule et même chose, brûlante, sans nom.
Quand l'homme trapu revint, ce fut pour le traîner sans un mot jusqu'à un pick-up bâché. Simba ne le reconnut presque plus lui-même : ses yeux étaient injectés de sang, sa gorge rauque d'avoir tant grondé. Le trajet fut court. On le déchargea dans un enclos grillagé, à l'intérieur du Casernement de la Police des Mines, un bâtiment gris cerné de barbelés où des hommes en uniforme fumaient, indifférents, appuyés contre un mur couvert d'affiches administratives décolorées par le soleil.
Un homme corpulent, vêtu d'un gilet rouge élimé qui tirait sur son cou épais, s'avança vers la cage avec un registre sous le bras. Il signa un papier que lui tendit l'homme trapu, sans même relever la tête vers Simba. Puis il posa le carnet, empoigna une hachette et un gourdin noueux, et s'approcha de la grille avec la tranquillité d'un homme qui a déjà fait ce geste mille fois.
« Tu vas pas le sortir tout de suite ? » demanda l'homme trapu, un pied déjà tourné vers la sortie.
« Bien sûr que si », répondit l'autre en enfonçant la hachette dans le loquet.
Les quelques gardiens qui traînaient là s'écartèrent avec un rire nerveux, cherchant un promontoire sûr pour observer le spectacle. Simba se jeta contre le bois qui craquait, mordant, tirant, arrachant des échardes, aussi acharné à sortir que l'homme au gilet rouge l'était à l'en faire sortir.
« Alors, sale démon aux yeux rouges », lança l'homme en lâchant la hachette pour saisir le gourdin à deux mains.
Simba bondit. Cent kilos de fureur concentrée, toute la trahison de Manu, toute la faim de deux jours, se ruèrent vers la gorge de l'homme. Mais avant que ses mâchoires ne se referment, un choc terrible arrêta son élan en pleine course. Il retomba sur le flanc, le souffle coupé, incrédule. Jamais un bâton ne l'avait frappé de sa vie. Il ne comprenait pas. Il se redressa, gronda, sauta de nouveau — et de nouveau la douleur le broya, plus violente encore.
Douze fois il chargea. Douze fois le gourdin le rabattit au sol, comme une main invisible et implacable qui savait exactement où et quand frapper. Le sang coulait de son nez, de sa bouche, de ses oreilles, maculant son beau pelage. Quand il n'eut plus la force que de se relever en tremblant, incapable de bondir, l'homme s'avança et lui porta un coup délibéré, précis, en plein museau. La douleur fut telle que tout ce qu'il avait enduré jusque-là parut n'être qu'un frisson. Un rugissement lui échappa, presque un cri, et il se jeta une dernière fois — pour recevoir le coup que l'homme avait, semble-t-il, réservé depuis le début. Le monde bascula. Simba s'écroula, assommé, vaincu.
Quand la conscience lui revint, il n'avait plus la force de bouger. Il resta couché, observant l'homme au gilet rouge qui rangeait ses outils sans hâte.
« Alors, mon gars, dit l'homme d'une voix presque douce, on s'est un peu chamaillés, toi et moi, mais maintenant c'est fini. Toi tu connais ta place, et moi je connais la mienne. Sois sage et tout ira bien. Sois méchant et je te corrige encore. Compris ? »
Il tendit la main et caressa le crâne qu'il venait de fracasser de coups. Le poil de Simba se hérissa au contact, mais il ne broncha pas. Quand l'homme lui apporta de l'eau, il but avec avidité. Quand vint la viande, il la dévora morceau par morceau, directement dans la paume tendue.
Il était vaincu — il le savait — mais pas brisé au sens où il aurait perdu toute volonté. Il avait seulement compris, une fois pour toutes, qu'il n'avait aucune chance contre un homme armé d'un bâton. C'était une révélation, l'entrée dans un règne où la loi n'était plus celle du domaine du Juge Kalonji, mais celle du plus fort et du plus armé. Les jours suivants, d'autres chiens arrivèrent, enchaînés ou en cage, certains résignés, d'autres hurlant leur révolte comme il l'avait fait. Tous, sans exception, finirent par plier sous le même bâton. Simba vit même un chien refuser jusqu'au bout de céder — et mourir dans cette lutte inutile. La leçon s'ancra plus profondément encore : céder ou périr.
Des hommes venaient parfois, marchandaient bruyamment avec celui au gilet rouge, et de l'argent changeait de mains. Puis un chien disparaissait avec eux, pour ne jamais revenir. Simba redoutait chaque fois d'être choisi.
Son tour vint sous les traits d'un petit homme sec, au visage buriné, qui parlait un français mâtiné d'expressions rocailleuses.
« Celui-là, c'est du solide ! s'exclama-t-il en posant les yeux sur Simba. Combien ? »
« Trois cent mille francs, et c'est un cadeau », répondit l'homme au gilet rouge. « C'est l'argent de la compagnie minière, Perrault, tu n'as pas à te plaindre. »
Perrault sourit. Il connaissait les chiens, et en regardant Simba, il sut qu'il tenait là un animal rare.
Simba vit l'argent passer de main en main sans surprise, et ce fut la dernière fois qu'il aperçut l'homme au gilet rouge. Perrault l'emmena, avec une chienne au poil doré nommée Curly, à bord d'un camion-benne rouillé baptisé Narwhal, qui prit la route de Lubumbashi dans un nuage de poussière ocre.
Sous les bâches du camion, Perrault et son adjoint François — un homme robuste au visage buriné par le soleil — les remirent avec deux autres chiens déjà installés parmi les sacs de vivres. L'un était un grand animal blanc, à l'allure imposante, qui répondait au nom de Spitz ; il accueillit Curly et Simba d'un sourire presque affable, tout en jaugeant méthodiquement chacun de leurs mouvements. Quand Simba voulut manger sa part, Spitz tenta de la lui voler d'un coup de museau vif — et le claquement du fouet de François siffla dans l'air avant même que Simba n'ait réagi, rappelant Spitz à l'ordre. « Voilà qui est juste », pensa confusément Simba, sans savoir encore que ce blanc rusé garderait désormais un œil sur lui, évaluant en silence la place qu'il pourrait un jour lui disputer.
L'autre chien, un mâle sombre et taciturne nommé Dave, ne fit aucune avance et n'en reçut aucune ; il mangea, dormit, et sembla indifférent à tout, même lorsque le camion cahotait violemment sur les pistes défoncées menant vers le Nord.
Jour après jour, le moteur ronronnait sans relâche, et Simba sentait l'air se rafraîchir de manière inexorable. Puis, un matin, le camion s'arrêta dans un silence chargé d'attente. François les fit descendre, enchaînés les uns aux autres. Au premier pas hors du véhicule, la patte de Simba s'enfonça dans une matière blanche et froide qui n'existait dans aucun de ses souvenirs. Il recula avec un grognement de surprise. D'autres flocons tombaient du ciel, se posant sur son pelage, fondant à peine touchés. Il en goûta un sur sa langue : cela piquait comme une braise glacée, puis disparaissait aussitôt.
Autour de lui, quelques hommes ricanèrent devant sa stupeur. Simba, humilié sans comprendre pourquoi, sentit un frisson lui parcourir l'échine — non seulement de froid, mais d'une inquiétude plus profonde, tapie au fond de lui : ce monde blanc et mordant qui s'ouvrait devant lui n'avait pas fini de réclamer son tribut.
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