Chapitre 3 / 19 · 6 min de lecture
La loi de la meute
Le camion-benne Narwhal vomit Simba et ses compagnons sur les planches gelées du débarcadère de Kasumbalesa, dans un vacarme de jurons, d'aboiements et de coups qui n'annonçait rien de bon. Des hommes couraient en tous sens, chargeant des sacs de jute sur des chariots, tandis que des chiens attachés en grappes hurlaient à s'en briser la voix. L'air sentait le gasoil, la sueur et quelque chose de plus âcre encore, une odeur de peur que Simba reconnaissait maintenant sans peine.
Il resta un instant figé, les pattes enfoncées dans la neige tassée, à observer ce chaos que personne, semblait-il, ne trouvait anormal. Des porteurs se bousculaient en riant, des motos-taxis pétaradaient entre les tentes, et partout des chiens — des dizaines, peut-être des centaines — arpentaient les abords du dépôt-comptoir avec une nervosité qu'aucun n'exprimait par des jappements joyeux. Simba se figea, chaque poil dressé, incapable de comprendre pourquoi personne ne semblait s'inquiéter du danger évident qui semblait suinter de chaque recoin de ce lieu.
Curly, elle, ne partageait pas cette prudence. Depuis le domaine du Juge Kalonji, elle avait gardé cette manière frétillante d'aller vers les autres, cette confiance de chienne née pour être aimée. Alors qu'un husky massif — plus large qu'un loup adulte, le poil hérissé de froid — passait à quelques mètres, elle s'approcha de lui en balançant la queue, les oreilles rabattues en signe d'amitié.
« Curly, non... », grommela Simba en lui-même, sans savoir formuler pourquoi son instinct se tendait ainsi. Il n'y avait rien dans l'attitude du husky qui appelât une avance amicale. Rien dans ce regard fixe, dans ces épaules basses, qui ressemblât à de l'invitation.
Il n'y eut aucun avertissement. Seulement un bond, aussi soudain qu'un éclair, un claquement métallique de mâchoires, et un recul tout aussi vif. Le visage de Curly s'ouvrit de l'œil à la mâchoire dans une gerbe rouge sur la neige blanche.
Simba n'eut pas le temps de comprendre ce qui venait de se produire. Curly recula d'un pas, surprise, un gémissement de douleur et d'incompréhension s'échappant de sa gorge — et déjà, comme surgis du sol lui-même, trente ou quarante chiens convergeaient vers l'endroit du combat. Ils formèrent un cercle silencieux et tendu, les babines retroussées, léchant leurs babines avec une avidité qui glaça Simba jusqu'aux os.
Curly, encore pétrie de réflexes affectueux et n'ayant pas encore saisi la nature de ce qui l'entourait, se rua sur son agresseur. Le husky frappa de nouveau et s'esquiva, puis, quand elle chargea une seconde fois, il la reçut de plein poitrail, d'une manière étrange et calculée qui la fit basculer et perdre l'équilibre.
Elle ne se releva jamais.
C'était le signal qu'attendait le cercle de chiens. En un éclair, le husky referma ses mâchoires sur le visage de Curly, et la meute entière se jeta sur elle en grondant et en hurlant. Elle disparut sous une masse de corps hérissés, ses cris d'agonie montant, aigus, entre les grognements.
Ce n'était pas un combat, c'était une exécution. Curly n'eut pas la moindre chance, écrasée sous le poids et les crocs avant même de pouvoir se défendre. Simba resta paralysé d'horreur, les muscles noués, incapable de faire un pas vers elle, incapable même de détourner le regard. Une part de lui, la part qui avait grandi dans les jardins ordonnés du domaine du Juge Kalonji, hurlait qu'il fallait intervenir, se battre, sauver — mais une autre part, plus neuve, plus froide, lui soufflait que se jeter dans cette masse grondante ne servirait qu'à ajouter son propre sang à celui déjà répandu sur la neige.
« François ! » cria Perrault, déjà en mouvement, un gourdin dans chaque main.
François se rua dans la mêlée en balançant sa machette à plat, frappant les échines et les museaux sans discernement, cherchant seulement à faire refluer la masse. Deux autres hommes armés de bâtons vinrent l'épauler, cognant à l'aveugle dans le tas grondant de fourrure et de crocs. Cela ne prit pas longtemps — deux minutes, peut-être moins, depuis que Curly avait chuté — mais quand la meute recula enfin, dispersée à coups redoublés, il ne restait d'elle qu'un corps immobile dans la neige rougie, presque littéralement mis en pièces.
François se tenait au-dessus d'elle, la respiration hachée, jurant dans une langue mêlée de colère et d'impuissance. Perrault s'approcha, regarda le corps, puis leva les yeux vers le ciel blanc comme s'il y cherchait une explication qu'il ne trouverait pas.
« C'est comme ça, ici », dit-il seulement, d'une voix où ne perçait ni surprise ni vraie pitié — seulement la constatation lasse d'un homme habitué aux pertes.
Dave, attaché un peu plus loin, n'avait pas même relevé la tête. Il reniflait la neige à la recherche d'un reste de nourriture, indifférent à la scène comme si elle ne le concernait en rien.
Simba, lui, tremblait de tout son corps, incapable de détacher son regard du pelage doré souillé de sang. Quelque chose venait de se briser en lui — une certitude, peut-être, que la douceur et la gentillesse avaient encore un prix dans ce monde. Il comprenait maintenant, d'une manière que nul bâton ne lui avait encore enseignée aussi clairement : ici, une fois à terre, c'était la fin. Pas de pitié, pas de seconde chance. Céder à la force d'un homme pouvait épargner la vie ; céder à la faiblesse devant d'autres chiens ne faisait que l'abréger.
Ce fut alors qu'il sentit un regard peser sur lui. Il tourna lentement la tête et croisa les yeux de Spitz, qui observait toute la scène avec un détachement presque serein, la langue écarlate pendante dans une expression qui ressemblait à un rire silencieux. Il n'y avait dans ce regard ni horreur ni compassion — seulement un calcul froid, une évaluation, comme si la mort de Curly venait de confirmer à Spitz quelque chose qu'il pressentait déjà sur la place que chacun occuperait bientôt dans cette meute.
Simba tremblait encore, le regard rivé sur le corps de Curly, quand il croisa les yeux de Spitz — froids, calculateurs, presque amusés — comme si cette scène venait de lui confirmer quelque chose sur sa propre place dans la meute.
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