Chapitre 4 / 5
Le mariage de la trahison
— Qu’est-ce que tu veux lui faire ?!
Binta s’était jetée entre Malik et son père.
Mais Malik s’était déjà arrêté.
Ses doigts venaient de courir sur la poitrine et la nuque de l’homme, en une série de points précis — des gestes appris dans une cellule, répétés mille fois sous l’œil d’un vieillard que tout le monde prenait pour un fou.
Le souffle.
Sous ses doigts, Malik avait senti le mal comme on sent une pierre au fond d’une rivière : le courant de vie qui butait, tournait, s’épuisait contre quelque chose de dur et d’ancien.
« Le corps parle, disait Vieux Balla. La maladie n’est qu’un cri que personne n’écoute. »
Malik avait écouté. Puis ses doigts avaient fait le reste, à ces endroits précis que le vieil homme lui avait fait répéter cent fois sur sa propre poitrine.
L’homme sentit aussitôt sa respiration se poser. Le sifflement s’éteignit. Ses lèvres reprirent des couleurs.
— Je n’ai fait que retenir le mal, dit Malik. Votre maladie est ancienne. Il faudra du temps, et un vrai traitement. Mais vous ne mourrez pas aujourd’hui.
— Jeune homme… tu m’as sauvé la vie…
L’homme saisit la main de Malik et ne la lâcha plus.
Binta, elle, n’en revenait pas. Une minute plus tôt, son père n’arrivait plus à respirer. Et maintenant il se tenait droit, le teint clair, la voix ferme.
— Je vous ai aidé parce que je sais qui vous êtes, dit Malik. L’homme qui a financé une douzaine d’écoles primaires dans les quartiers. Ça méritait d’être sauvé.
Il jeta un regard froid à Binta.
— Je ne suis pas un saint. Votre fille venait de m’insulter et de manquer me tuer. Un inconnu, je l’aurais peut-être laissé partir.
L’homme eut un rire gêné.
— Ce que j’ai fait n’est pas grand-chose… Petit frère, tu m’as sauvé. Dis-moi ce que tu veux. Il est bientôt midi — laisse-moi t’inviter au Palace de N’Kora.
— Pas besoin. J’ai une affaire à régler.
Malik secoua la tête et se détourna.
L’homme resta interdit.
Il était Elhadj Sylla. L’homme le plus riche de N’Kora City. Des ministres patientaient pour s’asseoir à sa table. Et ce garçon en chemise fatiguée venait de refuser son invitation comme on refuse un verre d’eau.
— Jeune homme. Nous devons absolument partager un repas. C’est une question d’honneur.
Sa main s’était refermée sur le bras de Malik, ferme, presque suppliante.
Malik comprit. Ce n’était pas le repas. C’était la suite du traitement que cet homme voulait.
— D’accord, dit-il enfin. Je règle mon affaire, et je vous rejoins au Palace.
— C’est entendu ! Demande-moi à l’entrée. Elhadj Sylla. On m’y connaît.
Malik hocha la tête et partit.
Direction : la maison d’Aïcha.
Le chemin, il l’aurait fait les yeux fermés.
Combien de soirs avait-il raccompagné Aïcha le long de cette rue, en marchant exprès trop lentement pour faire durer le trajet ? À l’époque, la villa lui semblait immense. Un autre monde. Le père d’Aïcha vivait encore, et sa mère souriait à Malik comme on sourit à un fils.
C’était il y a une vie.
Devant une villa aux murs jadis blancs, une femme en boubou brodé se tenait les bras croisés, la tête haute.
Rokia. La mère d’Aïcha.
Il fut un temps où Malik n’aurait jamais osé élever la voix devant elle. Ce temps était mort dans une cellule de la prison centrale.
— Où est Aïcha ? Je dois la voir.
Rokia le toisa de haut en bas, comme on regarde une flaque.
— Disparais. Ma fille se marie aujourd’hui. Un repris de justice devant notre porte, c’est de mauvais augure.
— Se marie ?
Ainsi le Chauve n’avait pas menti.
— Où est-elle ? Qui épouse-t-elle ? Qu’elle sorte me le dire en face !
Malik s’avança vers la cour, le visage fermé.
— Hé ! Espèce de fou ! On n’entre pas chez les gens comme ça !
Rokia s’accrocha à son bras de tout son poids. Autant retenir un fleuve.
Il allait franchir le seuil quand une silhouette apparut dans l’encadrement.
Une jeune femme en robe de mariée.
Malik s’arrêta net.
— Aïcha. Qu’est-ce qui s’est passé ? Dis-moi ce qui s’est passé !
Elle le regarda longuement.
Aucune larme. Aucune colère. Rien.
— Va-t’en, Malik. Ne me cherche plus. J’ai choisi d’épouser Kevin.
Malik serra les poings jusqu’à sentir ses ongles entrer dans ses paumes.
Il le savait déjà. Le Chauve l’avait dit. Sa mère l’avait dit.
Mais l’entendre de sa bouche à elle, dans cette robe-là, lui déchira la poitrine d’un trait.
Trois ans de prison à cause de Kevin.
Et c’était le nom de Kevin qu’elle venait de choisir.
Derrière elle, Rokia souriait enfin, de ce sourire des comptes soldés.
La porte de la villa se referma lentement.
Malik resta seul au milieu de la rue, les poings serrés.
Quelque chose pourtant le rongeait plus fort que la colère.
Les yeux d’Aïcha.
Pas de mépris. Pas de honte. Rien. Un vide parfait, tenu, presque appliqué.
On ne regarde pas ainsi un homme qu’on a simplement cessé d’aimer.
Alors quoi ?
Qu’est-ce qu’on lui avait fait — ou promis — pour qu’elle choisisse le nom de Kevin ?
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