Chapitre 1 / 5
La Grande Place
À l’aube, les tambours réveillèrent Kandara.
Pas un tambour. Pas dix. Tous.
Des toits de la ville basse aux collines des grandes familles, le même battement roulait de cour en cour : c’était le jour de la Grande Fête des Masques, la plus grande fête de l’année.
Et toute la cité marchait vers le même endroit : la Maison des Ancêtres.
C’était le plus vaste bâtiment de Kandara — une salle immense aux piliers sculptés, où des générations avaient dansé, jugé, couronné. Ce matin-là, elle parut soudain trop petite.
On s’y écrasait par milliers. Les enfants grimpaient sur les épaules des pères. Les jeunes gens s’installaient sur les socles des statues. Les retardataires se pendaient aux fenêtres pour apercevoir quelque chose — n’importe quoi.
Au fond de la salle, une estrade attendait.
Et près de cette estrade, un jeune homme en boubou soigneusement repassé mais élimé aux manches serrait contre lui une sacoche pleine de feuilles.
Il s’appelait Madi.
Conteur. Auteur. Inconnu.
Ce qu’on allait présenter sur cette estrade, c’était son histoire. Des mois de travail, des nuits entières, et tout ce qui lui restait d’espoir d’une vie meilleure.
— Aujourd’hui, murmura-t-il, Kandara va enfin entendre mon histoire.
Mais Kandara, pour l’instant, n’écoutait rien.
La foule s’amusait de tout : d’un chapeau ridicule, d’un marchand bousculé, d’un élève de l’école coranique qui lançait des moqueries du haut d’un pilier. Chaque minute d’attente rendait la salle plus bruyante, plus moqueuse.
Car on attendait aussi de grands invités.
Le Grand Conseiller, disait-on. Et une délégation venue d’une autre grande cité, pour parler d’alliances. Des gens importants.
Des gens en retard.
— L’histoire ! criaient les uns.
— Les tambours ! criaient les autres.
— Les masques ! hurlaient les derniers.
Madi regardait cette marée humaine et sentait son cœur se serrer.
Il avait imaginé un public suspendu à ses mots.
Il découvrait une tempête.
Le soleil monta. Rien n’avait commencé, et la salle grondait.
Alors Madi prit la plus grande décision de sa journée.
Tant pis pour les dignitaires.
Le spectacle allait commencer.
Il ne le savait pas encore, mais derrière les grandes portes de la Maison des Ancêtres, un destin inconnu attendait déjà.
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