Chapitre 2 / 5
Madi le Conteur
Les acteurs de Madi s’avancèrent sur l’estrade, et un miracle se produisit : la salle se tut.
Presque.
L’histoire commença. Elle parlait du royaume et de ceux qui le font tenir debout : les anciens qui gardent la mémoire, les guerriers qui protègent, les marchands qui nourrissent les routes, les travailleurs qui bâtissent tout le reste.
C’était solennel. C’était soigné.
C’était, pour cette foule surchauffée, terriblement long.
Madi, lui, buvait chaque phrase. Debout contre un pilier, il remuait les lèvres en même temps que ses acteurs. Chaque mot était son enfant.
— Écoutez, soufflait-il. Écoutez…
Autour de lui, on écoutait de moins en moins.
Un voisin bâillait. Un autre commentait le pagne d’une actrice. Deux jeunes gens pariaient sur l’heure d’arrivée du Grand Conseiller. Le brouhaha remontait, vague après vague, comme une marée qu’aucune digue ne retient.
Madi serrait les poings.
— C’est mon histoire, se répétait-il. Ils vont comprendre. Ils vont aimer.
Il tenta même de lancer les applaudissements à la fin d’une belle tirade. Quelques mains suivirent, par politesse. Puis le bruit reprit ses droits.
Et soudain, un héraut parut aux grandes portes, et sa voix éclata comme un coup de tonnerre :
— Le Grand Conseiller de Kandara !
En un instant, l’histoire mourut.
Mille têtes se tournèrent vers l’entrée. Les acteurs continuaient de jouer, mais leurs mots tombaient dans le vide. La foule n’avait plus d’yeux que pour le cortège qui s’avançait dans un froissement de riches étoffes.
— Continuez ! supplia Madi. Continuez donc !
Personne ne l’entendit.
Il avait rêvé de ce jour comme du jour de sa gloire. Il apprenait une leçon amère : on peut écrire l’histoire, choisir chaque mot, régler chaque scène — et perdre le monde en une seconde, pour un grand boubou qui franchit une porte.
Madi regarda son récit agoniser sur l’estrade.
Il avait écrit l’histoire.
Mais une grande histoire ne suffit pas toujours pour retenir le monde.
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