AHIWA

Chapitre 3/5

Chapitre 3 / 5

Le Grand Conseiller

Le Grand Conseiller entra comme on entre chez soi : lentement, sûr d’être attendu.

Son grand boubou brodé d’or traversa la salle, suivi d’un cortège de notables, de dignitaires et de gardes. Il souriait, saluait, bénissait d’un geste large. La foule, qui une heure plus tôt réclamait le spectacle à grands cris, se haussait maintenant sur la pointe des pieds pour l’apercevoir.

— Le voilà ! C’est lui !

— Regarde ses broderies !

— Et ceux-là, derrière, qui sont-ils ?

Derrière lui venait justement mieux encore : la délégation de l’autre grande cité. Le héraut annonçait les visiteurs un à un — des chefs de quartier, des maîtres de corporations, des lettrés — et leurs titres étaient si longs que la foule riait à chaque annonce.

Parmi eux marchait un homme que le héraut annonça d’une seule phrase :

— Bako Semba.

Pas de titre. Pas de fonction.

L’homme était mince, vêtu simplement, et il souriait à peine. Mais ses yeux, eux, travaillaient sans arrêt. Ils se posaient sur tout : les piliers, les gardes, les visages, les portes. Pendant que la foule regardait les puissants, Bako Semba, lui, regardait la foule.

Sur l’estrade, les pauvres acteurs de Madi jouaient toujours.

Ils auraient pu réciter à l’envers : personne ne les écoutait plus.

Madi fit un dernier effort. Il se pencha vers ses voisins :

— Vous ne voulez pas connaître la suite de l’histoire ?

— Quelle histoire ? répondit l’un sans même le regarder.

Ce mot-là fit plus mal que tous les autres.

Madi comprit alors ce que les conteurs mettent parfois toute une vie à admettre : la réalité est le plus fort des spectacles.

Un Grand Conseiller en chair et en os, des puissants que l’on peut voir, toucher, envier — voilà ce que les habitants étaient venus chercher.

Son théâtre à lui n’était que des mots.

La réalité venait de vaincre son théâtre.